Lapierre entraînée par la chute d’Accell cherche une sortie à Dijon
La marque française demande un redressement judiciaire pour continuer à fonctionner hors de la crise de sa maison mère. En Allemagne, Winora et Ghost suivent déjà une autre procédure, tandis que Raleigh ajoute un volet britannique à la même histoire.
Une entreprise peut avoir de bons vélos, une histoire de plusieurs décennies et une communauté fidèle tout en se retrouvant en difficulté à cause de son actionnaire. C’est exactement la situation de Lapierre. La marque dijonnaise est devenue l’un des visages français de la chute d’Accell Group, le groupe néerlandais qui réunit également Raleigh, Winora, Haibike, Ghost et plusieurs autres noms du vélo européen.
Le 5 août, Cycles Lapierre a demandé au tribunal de commerce de Dijon l’ouverture d’un redressement judiciaire. Le même jour, Accell annonçait que ses entités néerlandaises avaient obtenu une suspension provisoire de paiements. Les deux événements sont directement liés: la crise de la maison mère a empêché Lapierre de financer ses besoins à court terme comme auparavant.
Le redressement judiciaire est une protection, pas une disparition immédiate. Il permet à une entreprise encore viable de continuer son activité pendant qu’elle cherche une solution. William Perrier, dirigeant de Lapierre, a affirmé vouloir préserver l’entreprise et retrouver son autonomie. Le tribunal doit se prononcer lors d’une audience prévue le 25 août.
Lapierre arrive à cette étape après avoir déjà beaucoup réduit ses coûts. Son chiffre d’affaires 2025 atteint 99,1 millions d’euros. La perte opérationnelle reste importante à 27,2 millions, mais elle était de 46,3 millions un an plus tôt. Les stocks ont été fortement diminués et les effectifs sont passés de 130 à 106 personnes.
Ce sont des chiffres qui racontent une histoire plus nuancée qu’un simple effondrement. L’entreprise n’était pas immobile. Elle tentait de se réorganiser, mais le temps financier a manqué. Lorsque le groupe qui finance une filiale perd lui-même l’accès normal à la liquidité, même une amélioration opérationnelle peut ne pas suffire.
Le marché français ne donne pas beaucoup d’air. En 2025, 1,836 million de vélos ont été vendus, soit 6% de moins que l’année précédente. Le marché a reculé de 4,8% en valeur à 3,11 milliards d’euros. La réparation a au contraire augmenté de 10,5%.
Pour les consommateurs, cette statistique ressemble à une tendance de vie quotidienne: on garde son vélo plus longtemps, on change une transmission, une batterie ou des freins plutôt que d’acheter immédiatement un modèle neuf. Pour les fabricants, cela signifie que les nouveaux modèles doivent se battre davantage pour chaque vente.
L’histoire commence pourtant loin de Dijon. Accell a été racheté en 2022 par un consortium mené par KKR, au moment où le vélo semblait être l’un des grands gagnants durables de la pandémie. Le groupe a ensuite subi le retour à une demande plus normale et la présence de stocks trop importants.
Les finances ont été restructurées plusieurs fois. En février 2026, le contrôle a finalement été transféré aux prêteurs. Ceux-ci ont essayé de revendre Accell à Dutech Group. Les autorités de concurrence allemandes et polonaises ont examiné l’opération, mais les négociations commerciales se sont finalement arrêtées au début d’août.
Après ce départ manqué, le groupe a commencé à se fragmenter. En Allemagne, Accell Germany, Winora Staiger, Ghost Bikes et Engelbert Wiener Bike-Parts sont entrées dans une procédure d’Eigenverwaltung. Environ 370 salariés à Sennfeld et Waldsassen sont concernés, mais l’activité continue pendant la recherche d’un investisseur.
Le Royaume-Uni suit la même histoire à travers Raleigh. La marque est née à Nottingham en 1887 et appartient à Accell depuis 2012. Elle ne fabrique plus en Grande-Bretagne depuis longtemps, mais son nom reste profondément associé à la culture cycliste britannique.
Toutes ces marques ont donc une chance de vivre après Accell, mais peut-être plus sous le même toit. Le futur pourrait ressembler à une redistribution: un investisseur pour les activités allemandes, un autre pour Lapierre, éventuellement une solution spécifique pour Raleigh et des restructurations séparées aux Pays-Bas.
Il y a quelque chose de presque paradoxal dans ce moment. En avril, Accell parlait encore d’une transformation achevée et de nouveaux modèles 2027. En août, le financement du groupe ne tient plus. Cela montre que le produit visible par le public et la santé du bilan peuvent raconter deux histoires complètement différentes.
Pour Lapierre, la suite se jouera d’abord à Dijon. Si le tribunal ouvre le redressement, la marque gagnera du temps pour négocier. Le vrai enjeu sera alors de savoir qui veut financer une entreprise française historique dans un marché plus difficile, mais où le vélo reste une pratique solide. La réponse décidera si cette crise devient une fin ou simplement un changement de propriétaire.


