L'International Testing Agency (ITA), l'organisme indépendant chargé de la lutte antidopage dans le cyclisme depuis 2018, a provoqué un véritable séisme dans le peloton du Tour de France en organisant des contrôles nocturnes sur les deux grands favoris, Tadej Pogacar et Jonas Vingegaard, dans la nuit de samedi à dimanche. Cette opération, suivie d'une vague de tests massifs lors de la journée de repos, a suscité incompréhension et colère de la part du syndicat des coureurs, qui dénonce une atteinte à la récupération des athlètes, d'autant plus après la chute du Danois dimanche, qui l'a contraint à l'abandon.
Au-delà du mécontentement, les motivations de l'ITA intriguent. Pour effectuer ces contrôles entre 23 heures et 6 heures du matin, l'agence a dû obtenir l'autorisation d'un juge des libertés et de la détention, en justifiant de « soupçons graves et concordants ». Cette notion, bien que vague, indique que l'agence explore une piste sérieuse, sans nécessairement disposer de preuves précises contre Pogacar ou Vingegaard, vainqueurs à eux deux des six dernières éditions de la Grande Boucle.
Le témoignage d'Oliver Naesen, coureur de Decathlon-CMA CGM, dans un podcast du média néerlandais HLN, a apporté un éclairage sur cette piste: « Il existe des substances dopantes qui ne restent dans le sang que trois heures environ. J'ai entendu dire qu'ils recherchaient de l'hormone de croissance. » Le docteur Gérard Dine, professeur en biotechnologie et spécialiste du dopage, confirme cette hypothèse: « Il y a essentiellement trois choses recherchées dans ces prélèvements: les micro-doses d'EPO, les micro-doses de testostérone et les micro-doses d'hormone de croissance. »
L'hormone de croissance, ou GH (Growth Hormone), est une protéine produite par l'hypophyse. La médecine l'a clonée pour traiter les retards de croissance, mais cette avancée a été détournée à des fins dopantes dès les années 2000. Cependant, comme le souligne Gérard Dine, « les coureurs ont par définition terminé leur croissance », ce qui rend la GH peu efficace. L'attention s'est donc portée sur sa cousine, l'IGF-1 (Insulin Growth Factor), une hormone produite par le foie qui stimule la multiplication cellulaire et favorise la récupération musculaire.
L'IGF-1, commercialisée depuis le milieu des années 2010, est facile à trouver sur Internet et fait partie de la liste des produits dopants. Son principal avantage pour les tricheurs est sa demi-vie très courte, de trois à six heures, contre deux à trois jours pour l'EPO. « Si la dose utilisée est une dose d'entretien, et non pas une dose de boost, c'est très difficile à détecter », explique Gérard Dine. C'est pourquoi les contrôles nocturnes sont essentiels: ils permettent de prélever des échantillons au plus près de l'utilisation présumée de ces substances, généralement en soirée ou dans la nuit.
Les recherches de l'ITA ne ciblent donc pas un nouveau produit miracle, mais un médicament bien connu. Cependant, comme le souligne le professeur Dine, « pour repérer une micro-dose d'EPO ou d'IGF-1, il faut une organisation des prélèvements qui n'était pas du tout celle qui était en place. Et en plus, il faut l'adaptation de l'environnement juridique ». La loi française autorise les contrôles nocturnes depuis 2015, mais leur mise en œuvre à grande échelle est une première dans le cyclisme professionnel.
Cette opération marque un tournant dans la lutte antidopage, qui doit constamment s'adapter aux nouvelles méthodes de triche. Les micro-doses, en particulier, représentent un défi majeur pour les contrôleurs, car elles nécessitent des tests ciblés et une coordination étroite avec les autorités judiciaires. L'ITA, en menant ces contrôles, envoie un signal fort aux coureurs et aux équipes: la traque aux substances à demi-vie courte est désormais une priorité.
Reste à savoir si ces mesures porteront leurs fruits et si elles permettront de détecter des pratiques jusqu'ici restées dans l'ombre. En attendant, le peloton du Tour de France devra composer avec une surveillance accrue, qui pourrait bouleverser les habitudes et les stratégies de récupération des coureurs.

